Les Essais de Societas Criticus
Le capitalisme solidaire, stade suprême du capitalisme! (13/10)
14/2
Societas Criticus, revue de critique sociale et politique, Vol. 14 no 2, Essais : www.societascriticus.com
Commentaires de Michel Handfield (2012-02-01)
« Entre décembre 2010 et décembre 2011, l’emploi au Québec a reculé de 57 800 [emplois]. » (1)
On voit des pertes dans le secteur manufacturier depuis quelques mois. Il y a quelques jours, c'est Mabe qui a annoncé la fermeture de son usine d'électroménagers de l'est de Montréal (ex Camco); en décembre 2010, c'était Électrolux de L'Assomption! (2) Entre ça, plusieurs entreprises de différentes tailles ont annoncé des fermetures, dont Johnson & Jonhson par exemple (3). C'est comme si on ne pouvait plus faire de produits manufacturiers ici! C'est ainsi que l'on voit nos emplois industriels s'envoler ailleurs et qu'on fonde de plus en plus notre avenir sur des richesses naturelles actuellement poussées à la hausse sur les marchés internationaux. Mais, ces mouvements à la hausse des matières premières n'ont jamais durés. Des baisses arrivent toujours! On le voit actuellement dans l'aluminium. (4) Que ferons-nous si notre économie devient de plus en plus dépendante de ces secteurs?
Pendant que d'autres pays attirent ces usines à coup de subventions, nous on parle de vendre nos richesses naturelles, sauf qu'il s'agit de vendre des réserves à bas prix en plus de subventionner les infrastructures pour les entreprises! Une fois vidée, que nous restera-t-il? Puis, ce secteur ne peut soutenir toute une économie. Il faut un équilibre entre l'économie primaire (ressources), secondaire (production) et tertiaire (services). Un principe de base que l'on semble oublier en haut lieu où on voit des rendements (emploi et réélection) à court terme. En cas de crise dans un secteur de l'économie, de pouvoir s'appuyer sur d'autres secteurs permet de mieux s'en tirer. Tous les conseillers financiers sérieux conseillent d'ailleurs à leurs clients une diversification de leurs portefeuilles, alors pourquoi les bonzes de l'économie mondiale ont fait tout le contraire en conseillant une surspécialisation des pays?
Mais, plus terre à terre, vendre du fer ou de l'aluminium c'est bien beau. Cependant, vendre une tonne de fer et d'aluminium ne paie pas la voiture que l'on fera avec! La valeur ajoutée l'est par le travail. Même Marx le savait. (5) Alors, vendre nos ressources pour se payer des produits finis ne peut qu'être perdant. Le cas de l'Afrique le prouve amplement, où la population vit majoritairement dans la pauvreté alors que des entreprises étrangères en exploitent les richesses! (6)
Pour réussir, il faut utiliser le savoir et la créativité des gens, car ce sont des ressources qui donnent une valeur ajoutée aux choses, c'est-à-dire d'en faire un produit qui aura une valeur d'usage bien supérieure à sa valeur brute. Ce peut être une sculpture ou un wagon de train par exemple, mais il nous faut faire quelque chose de nos matières. Voilà où est la création de richesse. Mais, pour cela il nous faut investir dans l'éducation, la créativité et la recherche et développement. Cependant, nous faisons tout le contraire : ce sont les endroits où on coupe d'abord en cas de ralentissement économique, car on calcule les investissements de l'État comme une dépense! Faire une école ou soutenir les études universitaires est considéré comme un cout, mais fermer une usine et faire un entrepôt pour stocker les produits qui viendront dorénavant d'un pays tiers est un investissement déductible d'impôt pour l'entreprise! N'y a-t-il pas là un problème? Suis-je seul à le voir?
L'économie a changé, l'environnement change, mais la fiscalité ne semble pas avoir changé au même rythme. Tout le système fiscal est encore basé sur des travailleurs qui paient des impôts pour faire fonctionner l'État alors que les entreprises investissent de plus en plus dans des technologies de production qui raréfient le recours au travail humain. Les sources de revenus de l'État se tarissent donc alors que ses charges sociales s'accroissent. La solution de la droite : couper les charges sociales! On fonce donc dans un mur. Pourquoi pas un impôt sur les équipements automatiques, car ce sont eux qui remplacent les travailleurs humains maintenant? Ou, encore, un tarif gradué sur la consommation? Très faible sur les biens essentiels, plus élevés sur les produits qui représentent une charge sociale et environnementale élevée! Ainsi le transport en commun serait beaucoup moins cher pour l'usager que le voyage en automobile! Mais, les taxes sur la Ferrari seraient beaucoup plus élevées que sur la microvoiture!
La fiscalité ne peut plus porter exclusivement sur les travailleurs si on a de moins en moins recours à ceux-ci pour produire. C'est là une vérité. L'autre vérité est que ce mode de production délocalisé met une charge sur la planète et on doit en être conscient! Le film The forgotten space (7), vu en 2011 aux Rencontres Internationales du Documentaire de Montréal, le démontre d'ailleurs fort bien :
« À la fois expérience visuelle, pamphlet sociopolitique et portrait humain, il s’agit en surface d’une observation du fonctionnement des cargos, qui constituent actuellement le principal mode de transport des marchandises. (8) Filmé sur plusieurs continents, le film présente l’impact esthétique, économique et écologique des conteneurs colorés, s’attardant autant aux objets et aux véhicules qu’à leur impact sur les êtres humains (populations déplacées et travailleurs exploités). » (9)
Dans ce film, on voit par exemple la localité de Doel, en Flandre (Belgique), qui disparait tranquillement à mesure que le port d'Anvers s'agrandit pour devenir une des principales portes d'entrée de l'Europe! (10) C'est que la production n'est plus locale : on fournit de plus en plus la planète à partir de grands ateliers situés dans des pays de convenance où les normes et salaires sont faibles. La Chine en est un exemple, mais pas le seul. On peut aussi penser aux maquiladoras du Mexique pour l'Amérique (11) et quelques autres pays d'Asie qui fournissent la planète. Il y a aussi l'Inde, fournisseur international et à bon marché de services professionnels, que ce soit les centres d'appel, la comptabilité ou l'informatique par exemple, car l'Inde offre une main-d'oeuvre bien formée, multilingue et disponible à bon prix :
« En France, des sociétés telles que Axa ou la Société Générale ont délocalisé leur comptabilité en Inde, British Airways et Swissair leurs activités de réservation… » (12)
Par contre, le président Obama a décidé de mettre les efforts qu'il faut pour rapatrier une partie du travail industriel qui avait quitté les États-Unis avec la dérégulation reaganienne (13) :
« I don’t want America to be a nation that’s primarily known for financial speculation and racking up debt buying stuff from other nations. I want us to be known for making and selling products all over the world stamped with three proud words: “Made in America.” And we can make that happen.
I don’t want the next generation of manufacturing jobs taking root in countries like China or Germany. I want them taking root in places like Michigan and Ohio and Virginia and North Carolina. And that’s a race that America can win. » (14)
D'ailleurs, la base d'une économie en santé n'est-elle pas la diversification? Donc, d'avoir un secteur primaire (ressources), secondaire (production manufacturière) et tertiaire (services) qui permet à la population de trouver leur place et de contribuer au développement économique de leur pays. Si vous voulez aller travailler dans les mines, vous devriez pouvoir aller dans le Grand Nord québécois, mais si vous êtes plus à l'aise dans la couture, il ne faut pas que toute l'industrie du vêtement soit partie en Chine, au Mexique ou au Bangladesh par exemple! Ça ne veut pas dire d'être contre les échanges, mais contre une surspécialisation des pays qui fragilisent les économies locales. Ça veut aussi dire de voir à ce que des normes minimales en santé et sécurité du travail, mais aussi en environnement, soient appliquées pour la planète, car actuellement les entreprises profitent de l'absence de normes dans certains pays pour y produire à très bon marché, mais en empochent le profit, car les produits importés ne sont pas nécessairement si bon marché une fois vendues aux consommateurs d'ici si on considère les différences salariales! Les réfrigérateurs d'Électrolux ou de Mabe qui viendront prochainement d'ailleurs ne seront pas vraiment meilleurs marché que lorsqu'ils étaient faits à l'Assomption ou dans l'est de Montréal! (15) Mais, les charges sociales dues à ces pertes d'emplois seront assumées ici.
À cette surspécialisation s'ajoute la surcapacité de production, car les équipements modernes sont faits pour produire en grande quantité. Plus la machine tourne, moins chaque unité coute cher! Le système fonctionne ainsi. C'est pour cela qu'il faut vendre. Les appareils sont alors faits pour ne pas être réparés, mais pour être remplacés. C'est ainsi que des baladeurs ont des piles intégrées. On ne peut plus les remplacer. Quand la pile ne conserve plus sa charge, on doit alors remplacer son appareil! On parle alors d'obsolescence programmée! (16) Et c'est ainsi pour plusieurs appareils domestiques, « la réparation coute plus cher que de racheter du neuf. Mais une fois hors d'usage, les produits ne se recyclent pas aussi facilement. » (17) Certainement pas de quoi aider l'environnement. Cependant, cela fait rouler une économie basée sur des principes d'un autre temps que la science de l'environnement sait révolu. Ce sont des mentalités qu'il faut changer, mais pas un parti politique n'en parle en ces termes là. Voilà la triste réalité.
Notes
1. L'emploi au Québec, Bulletin mensuel / volume 27 numéro 12 / décembre 2011, p. 1
2. Handfield, Michel, Electrolux, L'Assomption!, in Societas Criticus, Vol. 13 no 1, Éditos
3. Agence France-Presse, En bref - Johnson & Johnson ferme son centre de Montréal, in Le Devoir, 11 janvier 2012 Actualités économiques :
4. « Alcoa a annoncé une réduction de 12% de sa capacité de production, soit 531 000 tonnes, en raison de la faiblesse du marché et de la baisse des prix de l'aluminium.
Le prix de l'aluminium est actuellement de 30% plus bas que le sommet de 2800$ US la tonne qu'il a atteint en 2011. » (Hélène Baril, Dommages limités pour Rio Tinto Alcan, in LaPresse.ca, 06 janvier 2012 : http://lapresseaffaires.cyberpresse.ca/economie/quebec/201201/06/01-4483298-dommages-limites-pour-rio-tinto-alcan.php)
5. MARX, Karl, 1977, Le Capital, tome 1,2, et 3, [1 ère édition1867], Paris: éditions sociales.
6. On a vu amplement de documentaires sur le sujet dans différents festivals de films pour écrire cela. Pour résumer le tout, cet extrait de Wikipédia qui va dans le même sens :
« L'Afrique possède des gisements de minéraux (métaux), de pierres précieuses, de réserves d'or et de zinc. Les ressources (pétrole, gaz naturel, charbon) sont exploitées majoritairement par des grandes multinationales. Elles sont souvent dénoncées comme contribuant à la paupérisation des populations autochtones. Depuis quelques années, on assiste à l'exploitation de nouvelles ressources naturelles, notamment par les pays asiatiques (dont la Chine et l'Inde, notamment grâce à l'engagement chinois en Afrique et la diaspora indienne en Afrique de l'Est : notion de Chinafrique et Indafrique) ou pétroliers en manque de place : les terres agricoles sont achetées, et les surfaces concernées sont très importantes pour un continent qui subit la malnutrition et des famines régulières. Certains parlent de recolonisation de l'Afrique à ce sujet. »
(http://fr.wikipedia.org/wiki/Afrique#Ressources_naturelles)
7. Réalisation de Noël Burch et Allan Sekula, Pays-Bas, 2010. V.O : Anglais, Mandarin, Espagnol avec sous-titres Anglais, 113 min.
8. Cette note est de nous. Dans le film on souligne d'ailleurs que l'économie mondialisée passe par le transport maritime de conteneurs à 90 % !
9. Tiré des notes autour du film sur le site des RIDM 2011 :
www.ridm.qc.ca/fr/programmation/films/184/the-forgotten-space
Voir aussi un extrait du film à :
www.youtube.com/watch?feature=player_embedded&v=pOft5EWdR48
10. Doel : http://fr.wikipedia.org/wiki/Doel
Belgique : un village fantôme près d'Anvers :
www.dailymotion.com/video/xmlzv1_belgique-un-village-fantome-pres-d-anvers_news
11. Labrecque, Marie-France, 2005, Être Maya et travailler dans une maquiladora. État, identité, genre et génération au Yucatan, Mexique, PUL, Collection Mondes autochtones
12. http://fr.wikipedia.org/wiki/Délocalisation
13. Expliquer cette histoire pourrait être l'objet d'un livre en soi. Il y eut d'abord les échanges internationaux. Rappelons seulement que l'Amérique fut découverte par accident en cherchant une nouvelle route vers les Indes pour le commerce des épices notamment! Puis, il y eut la production à l'étranger pour fournir des marchés locaux. Mais, la mondialisation néolibérale que l'on connait aujourd'hui a, en gros, pour origine les années Reagan aux États-Unis. (http://fr.wikipedia.org/wiki/Ronald_Reagan) Il a libéralisé le commerce au point où il devenait parfois plus rentable aux entreprises d'importer que de produire aux États-Unis, surtout en tenant compte des différentes normes de travail et des salaires entre les pays émergents (http://fr.wikipedia.org/wiki/Pays_émergents) et les États-Unis. C'est ainsi que des entreprises comme GM, aux prises avec des conventions collectives bétonnées, ont abandonné la production de leurs véhicules bas de gamme à des sous-traitants étrangers et que de larges pans de l'industrie états-unienne sont allés vers d'autres cieux plus profitables pour les investisseurs! L'économie politique venait de se libérer de la politique et de voguer vers un seul but : la profitabilité peu importe ses effets collatéraux sur la société. Du côté de la finance, on ouvrait alors la porte à la spéculation qui conduira à la crise financière de 2008. (http://en.wikipedia.org/wiki/Financial_crisis) Du côté des entreprises de production, on les libérait de la nation. On ne parlait plus d'entreprises nationales ou internationales, mais bien de transnationales, car au-dessus des nations avec leur propre agenda, pouvant sous-traiter le travail n'importe où dans le monde! C'est pour cela qu'il est maintenant si difficile de vouloir discipliner les marchés financiers, car les entreprises peuvent jouer les États les uns contre les autres puisqu'il n'y a pas de règles internationales à leur niveau sauf celles assurant le libre marché, donc leur liberté d'action! Le Politique s'est fait otage de l'économique!
Mon mémoire de maitrise (1988, Université de Montréal), La Division Internationale du Travail et les Nouvelles Formes d'Organisation du Travail: une nouvelle perspective, portait en partie là-dessus. Une version est en ligne à Bibliothèque et Archives Canada:
http://epe.lac-bac.gc.ca/100/200/300/michel_handfield/division_internationale_travail/index.html
14. President Obama at the Insourcing American Jobs Forum :
www.whitehouse.gov/blog/2012/01/11/president-obama-insourcing-american-jobs-forum
15. Suffit de regarder les prix et la provenance des électroménagers chez les détaillants pour voir qu'il n'y a pas 50 ou 60% de différence entre un appareil fait ici versus au Mexique ou en Chine. Pourtant, le salaire brut mensuel moyen au Canada est d'environ 3217$ US, au Mexique de 430$ et en Chine de 273$ ! (Chiffres tirés du Moniteur du commerce international : www.lemoci.com. J'ai par contre ajusté le chiffre canadien (annuel et en $ canadien) pour comparaison : 38,998/12 * 0,99 au taux de change actuel)
16. http://fr.wikipedia.org/wiki/Obsolescence_programmée
17. Prêt à jeter, MARDI 24 JANVIER 2012 À 20H35 sur Arte :
www.arte.tv/fr/3714422,CmC=3714270.html
13/10
Le capitalisme solidaire, stade suprême du capitalisme!
Societas Criticus, revue de critique sociale et politique, Vol. 13 no 10, Essais : www.societascriticus.com
Commentaires
de Michel Handfield (
I. L'économie sociale et solidaire versus l'économisme ambiant!
II. Postscriptum : occupons Montréal
III. République : un abécédaire populaire
I. L'économie sociale et solidaire versus l'économisme ambiant!
Si j'ai tardé à faire ce texte sur le Forum International sur l'Économie Sociale et Solidaire (FIESS) 2011, c'est que j'avais du ménage à faire dans les choses accumulées au fil des ans. Tant qu'à être dedans, cela a pris de l'ampleur! On regarde une chose, puis une autre. On l'évalue, on la conserve ou on en dispose! C'est de même pour le capitalisme. Au cours des ans, il a accumulé des incohérences. Un grand ménage est à faire. D'ailleurs, un film fort intéressant est sorti sur le sujet : « Survivre au progrès ». (1) On ne peut continuer ainsi l'exploitation des ressources au-delà de ce que la terre produit sans nous mettre à risque. On est partie d'une chaine, alors tout ce que l'on fait reviendra nous hanter un jour ou l'autre, ce que montre aussi très bien « Trou story » de Richard Desjardins. (2)
Avec la spéculation, aujourd'hui, il est plus payant de vendre une entreprise que de produire des biens et services. On est loin d'Adam Smith. Mais, avec la pression à la baisse sur l'impôt des entreprises (3), quand ce n'est pas carrément de les subventionner pour qu'elles produisent, ce qui devrait pourtant être leur objectif, on est à des années-lumière de David Hume (1711-1776):
« Tout État est affaibli par une trop grande disproportion entre les citoyens. Chacun, si c'est possible, devrait jouir des fruits de son travail, par la pleine possession de tout ce qui est nécessaire à la vie, et de plusieurs des choses qui la rendent agréable. Nul ne peut douter qu'une telle égalité soit ce qui s'accorde le mieux avec la nature humaine et qu'elle ôte bien moins au bonheur du riche qu'elle n'ajoute à celui du pauvre. Elle augmente aussi le pouvoir de l'État, et elle est cause que les taxes ou impositions extraordinaires seront payées de meilleur gré. Là où les riches s'engraissent sur le dos d'un petit nombre, il faut que leur contribution aux nécessités publiques soit très large; mais dès lors que les richesses sont répandues sur une multitude, le fardeau semble léger à chaque épaule, et les taxes n'apportent pas de différence bien sensible dans la façon de vivre de chacun. » (4)
Ça ne veut pas dire de jeter le bébé avec l'eau du bain, car si le capitalisme a accouché de la spéculation, il a aussi permis bien des progrès qu'on ne peut nier sans être injuste. Mais, poussé à l'extrême, il devient contreproductif. C'est l'effet Némésis! (5) Je ne parle pas d'en venir au communisme, mais à un autre stade du capitalisme : celui de l'économie sociale et solidaire! Voilà un nouveau modèle alors que nos politiciens, même ceux qui se drapent dans le manteau du renouveau, tournent en rond entre étatisme et privatisation. C'est comme si on ne pouvait sortir de cette dichotomie!
On peut en changer la teinte, l'emballage ou le discours, mais cela se résume toujours à un affrontement idéologique entre le secteur public, qui aime les contrôles et les structures, et le privé, qui voudrait fonctionner avec un minimum d'entraves, voir sans entraves. Le rêve de l'autorégulation dans l'utopie du laissez-faire!
Alors, selon le gouvernement en place on a plus ou moins de privé ou de public; plus ou moins de règlementation dans les secteurs économiques et du travail. Puis, dès que l'État abuse de son pouvoir ou que le privé abuse de l'absence de règles, les citoyens recommencent à regarder de l'autre côté et à revendiquer un retour du secteur public ou son retrait. C'est le jeu du pendule entre ces deux modèles, car l'équilibre ne peut jamais être atteint indéfiniment, l'un ou l'autre voulant voir jusqu'où il peut aller, ce qui fait toujours basculer le système. Triste et prévisible comme si on ne pouvait pas fonctionner avec un mélange de liberté et de contrôles permettant une certaine créativité sans dérives! Ou on étouffe, ou on disjoncte! Ça donne des conventions collectives qui bloquent toutes créativités d'un côté ou des systèmes si créatifs que les fraudeurs en profitent en toute légalité de l'autre. On n'a qu'à penser à certains « succes story » de la finance qui se sont finalement révélés n'être rien d'autre que des grandes fraudes!
C'est que le marché nous a montré qu'il était capable du pire avec les produits financiers toxiques (6) qui faisaient passer le profit avant l'éthique. Ne serait-ce que pour ça, on devrait revenir à une règlementation de la finance par les États. Mais, l'idéologie de la libération des marchés est forte. Si forte, que les États, au lieu de règlementer les marchés après la crise de 2007, ont plutôt aidé les entreprises à l'origine de cette crise financière! (7) Alors, dans un libre marché sans règlementation digne de ce nom, le seul autre moyen de contrôle est d'accroitre la concurrence.
Si on ne peut le faire par des entreprises d'État, on doit regarder ailleurs, car il y a autre chose que ces modèles archiconnus. Il faut favoriser les entreprises collectives et de l'économie sociale, mais aussi règlementer les prises de contrôle hostile et les fusions qui visent à éliminer la concurrence. Juste de l'autre côté du pont de Québec, par exemple, il y a une coopérative financière importante : Desjardins! Cela pourrait donner des idées même si on peut parfois être critique à son égard. Mais, ce n'est pas une banque privée. Le modèle coopératif est d'ailleurs un modèle que l'économie sociale et solidaire promeut. Pourquoi pas d'avantage d'entreprises d'économie sociale pour répondre aux besoins de l'État, car en économie sociale et solidaire on parle de participation des membres et d'intercoopération! Difficile de faire de la collusion avec de telles conditions ou de délocaliser ces entreprises vers des pays de complaisance! N'est-ce pas là un modèle à regarder pour combattre la collusion quelle qu'elle soit (8) plutôt que de s'en remettre aveuglément au marché? D'ailleurs, Jonathan Bland, directeur général de SBI, et ex-directeur général de Social Entreprise Coalition UK, a dit, dans un atelier du FIESS, qu'il fallait mieux dépenser les fonds publics pour obtenir davantage par euros. Il a donné en exemple les entreprises sociales comme nouveaux fournisseurs de soins (« care service »). Mais, je suis convaincu qu'on pourrait s'en remettre à de telles entreprises dans plusieurs secteurs, pas seulement la santé. Je pense au modèle de l'Émilie-Romagne sur lequel j'ai lu il y a quelques années; un modèle fondé sur le réseautage pour concurrencer les grandes entreprises! (9)
Une autre solution pourrait être de favoriser une participation des employés au capital des entreprises ou à l'achat de celle-ci lorsque le propriétaire veut vendre. C'est ce qu'on s'évertue à faire a dit Alain Bridault, président de la fédération canadienne des coopératives de travail, dans un atelier sur « La coopérative comme formule pour la relance d'entreprise et la sauvegarde des emplois ». Mais, pour ce qui est de contrer les prises de contrôle hostiles, on n'a pas assez de moyens pour le faire a-t-il répondu à ma question. Par contre, le Mouvement Desjardins est déjà intervenu dans certains dossiers a-t-il complété.
Si on a parlé de coopératives, on a aussi parlé d'entreprises privées, car certaines sont à l'avant-garde et socialement responsables. (10) Inversement, et il ne faudrait pas l'oublier, les dirigeants d'entreprises sociales sont aussi des patrons! Il y a donc des lignes de convergences! C'est ce dont a parlé Emmanuel Boutterin, président de l'Association des Employeurs de l'Économie Sociale (France).
Je ne pouvais assister à tout. Une journée je me suis même partagé entre deux ateliers qui m'intéressaient pour en avoir un aperçu général. Il est donc évident que je ne peux tout dire ici. Mais, j'ai pris une dizaine de pages de notes, ce qui me servira certainement. C'est que ce type de congrès constitue du ressourcement pour moi, c'est-à-dire que même lorsque je n'écris pas directement sur le sujet, les informations et les références que j'y trouve servent à enrichir mes réflexions, donc certains textes à venir.
Naturellement, ce n'est pas toute la population qui peut participer à de telles activités, mais c'est ensuite relayé dans différents milieux par les nombreux acteurs qui y étaient, qu'ils soient du secteur communautaire, coopératif, syndical ou gouvernemental par exemple. Des citoyens individuels et des acteurs du secteur privé pouvaient aussi y être, car l'économie sociale et solidaire est ouverte sur la société civile. Bref, la dissémination des idées se fera, ce même si les médias traditionnels ne parlent pas assez de ces alternatives.
Par contre, on a présentement la chance d'avoir un film qui regarde justement ces nouvelles voies : « République : un abécédaire », d'Hugo Latulippe. L'occasion ne peut être mieux trouvée, car le système vit actuellement une crise majeure, où crises économiques, politiques et sociales se conjuguent en une crise de sens. La question est alors « créer de la richesse ou mieux la partager? » Et, s'il fallait plutôt apprendre à gérer la décroissance pour mieux vivre? Voilà le genre de questions que pose ce film et qui sont complémentaires à ce forum sur l'économie sociale et solidaire. Un film à diffuser largement.
Finalement, on doit se demander si on est encore dans une démocratie, avec des politiciens qui ne prennent plus de décisions, mais qui vont vendre leur État aux investisseurs étrangers! On est passé de l'État législatif à l'État quêteux! Si on remonte aux penseurs grecs qui ont inventé la démocratie, n'est-ce pas triste comme perspective que le markéting et la finance soient devenus le stade suprême de la démocratie? N'est-ce pas là une des causes de la désaffection de la population pour la politique? Vivement une nouvelle révolution économique et démocratique; vivement l'économie sociale et solidaire. La Grèce en aurait bien besoin de nos jours.
Ma Conclusion :
L'économie sociale et solidaire, stade suprême du capitalisme!
À souligner :
2012, l'année internationale des coopératives.
II. Postscriptum : occupons Montréal
(Photo Michel Handfield)
Le mardi 18 octobre (2011), un large groupe du forum est allé au square Victoria en appui au mouvement occupons Montréal, car il y a des liens. D'ailleurs, l'économie solidaire est inscrite dans la constitution de l'Équateur pour contrer les lois injustes du marché. Ximena Ponce, ministre de l'Inclusion du Conseil Économique et Social en Équateur, présente au FIESS a même pris la parole au square Victoria. A-t-on vu des ministres d'ici prendre la parole aux côtés des indignés?
À
quand pareille initiative dans nos pays qui se disent développés?
C'est le genre de chose sur lesquelles un tel forum peut mettre la
lumière, car s'y retrouvent des gens de la société
civile, mais aussi des institutions et de la politique. Des lignes de
réflexions et de dialogues s'y développent. Reste à
savoir s'il y aura des suites du côté politique. (11)
1. Voir notre court commentaire sur ce film en annexe : Survivre au progrès.
2. Voir notre court commentaire sur ce film en annexe : Trou story.
3. Hélène Buzzetti, Ottawa - La baisse d'impôt des sociétés est maintenue, in Le Devoir, 9 novembre 2011 : www.ledevoir.com/politique/canada/335654/ottawa-la-baisse-d-impot-des-societes-est-maintenue
4. La liberté comme nécessité historique, in Garandeau, Mikaël, 1998, Le libéralisme, Paris: GF Flammarion, corpus, p. 63
5. Toutes choses poussées à l'extrême a l'effet contraire à celui recherché. Lire ILLICH, Ivan, 1975, Némésis médicale, Paris: Seuil, coll. Points.
6. http://en.wikipedia.org/wiki/Toxic_asset
7. http://en.wikipedia.org/wiki/Financial_crisis_of_2007-2011
8. La collusion peut se passer entre fonctionnaires, entre l'État et des entreprises privées ou entre des entrepreneurs. Tout est question d'intérêts communs, qu'ils soient stratégiques ou financiers.
9. Lazerson, Mark H., Organizational growth of small firms : an outcome of markets and hierarchies?, in American Sociological Review, 1988, Vol. 53 (June : 330-342). C'est l'article que j'avais en tête. Par contre, pour les internautes, j'ai aussi trouvé celui-ci :
Robert Fitch, The cooperative economics of Italy's Emilia-Romagna holds a lesson for the U.S. In Bologna, Small Is Beautiful: www.uwcc.wisc.edu/info/bologna.html
10. Morville, Pierre, 1985, Les nouvelles politiques sociales du patronat, Paris: La Découverte, coll. repères.
11. Pour un descriptif de cette rencontre entre les gens du forum et les indignés, je vous invite à consulter l'article de Nicolas Falcimaigne : FIESS - Les congressistes s'indignent, in Ensemble, presse coopérative et indépendante : www.journalensemble.coop/article/2011/10/fiess-les-congressistes-sindignent/123
Documentaire réalisé par Harold Crooks et Mathieu Roy, Québec, 2011, 86 minutes. Avec la participation de Marc Levine, Gary Marcus, Ronald Wright. Voir www.survivingprogress.com
Commentaires de Michel Handfield
Le progrès, c'est un changement, qu'il soit bon ou mauvais! Mais, c'est aussi une fuite en avant. Le capitalisme, qui ne semble pas pouvoir faire autrement que de créer toujours plus de valeurs, en est un bon exemple. Cela pose en gros deux problèmes :
i) Comme il ne redistribue pas la richesse qu'il crée, cela accentue les inégalités et fait apparaitre des conditions favorables à la révolte, que l'on contrôle par la répression.
ii) Pour assurer sa croissance continue, il doit puiser de plus en plus de richesses, ce qui vide les réserves pour l'avenir et sabote la survie même de l'humanité si on ne change pas de modèle. Depuis les années 1980 on gruge dans le capital ressource de la terre nous dit le film!
Bref, ce modèle économique est de plus en plus en plus déconnecté de la réalité. La seule voie d'avenir est de consommer moins. On en revient ainsi à « Small is beautiful » de Schumacher, (Paris: 1978, Seuil, coll. Points)
Documentaire politico-social réalisé par Richard Desjardins et Robert Monderie, Québec, 2011, 79 minutes. Avec la participation de Charlie Angus, John Rodriguez. Narration Richard Desjardins. http://troustory.onf.ca/#/troustory
Commentaires de Michel Handfield
Une histoire des mines et du Canada! Si, aujourd'hui, les entreprises nous envahissent par l’argent, autrefois on était soumis militairement! La colonie fut au service de la France, puis de l'Angleterre. Bref, on ne s'est jamais appartenu! Notre sous-sol intéressait ensuite nos voisins états-uniens pour ce qu'il contenait, mais ils n'ont pas eu à nous envahir. Ils ont tout simplement acheté nos entreprises et les droits d'exploitations de nos richesses à vil prix! Ceci n'est pas nouveau : dès nos débuts le Canada fut en quelque sorte vendu, soit à la Compagnie de la Baie d'Hudson! (1)
Le pire, c'est que rien ne change. On continue à vendre nos droits d'exploitation à si bas prix que cela ne couvre même pas les dommages auxquels on devra faire faire face à la fin de l'exploitation! Un marché de dupes où nous sommes dupés avec la complaisance de nos gouvernements! Il en est ainsi soi-disant parce que cela crée de l'emploi et que si les droits d'exploitation sont trop élevés ils iraient ailleurs. Mais, ces produits se raréfiant, un jour ils n'auraient pas le choix que de venir à nos conditions! Pourquoi les laisser vider la banque maintenant et les subventionner pour le faire? Voilà le genre de question que pose ce film.
Ce film m'a aussi donné l'impression qu'on est restés des colonisés : on vend notre minerai à l'étranger et après on importe des produits finis, ce qu'on pourrait faire nous-mêmes, à 3, 4 ou 5 fois le prix de ce que l'on a vendu! Parlez-moi d'être souverain si on n'est même pas capable de voir ça! Et ce n'est pas une attaque contre le Québec, car on peut dire la même chose de l'Ontario et du Canada.
Note
1. http://fr.wikipedia.org/wiki/Compagnie_de_la_Baie_d'Hudson
III. République : un abécédaire populaire
Un film d'Hugo Latulippe. http://esperamos.ca/2010/10/re-publik/
Le
cinéaste poursuit ici sa réflexion sur le Québec
contemporain. Il réunit 53 personnalités inspirantes;
gens d’action, penseurs et intellectuels québécois.
Ensemble, ils évoquent l’A à Z d’une
République inspirée, espérée et
« profondément moderne », de ce
Québec du troisième millénaire.
Manger le
soir, fais-moi rêver, Keep it moving, nos bâtons de
Hockey, les Grecs, le Désordre… autant de leitmotivs
pour ce pays rêvé, formulé par une succession de
convives de différents acabits, hommes et femmes, âgées
de 25 à 85 ans. Parmi ceux-ci : Claude Béland, Serge
Bouchard, Dominic Champagne, Ève-Lyne Couturier, Pierre Curzi,
Françoise David, Luc Ferrandez, Julius Grey, Steven
Guilbeault, Brigitte Haentjens, Atim Leon, Nancy Neamtan, Lorraine
Pagé, Francine Pelletier, Éric Pineault, Guy Rocher,
Annie Roy et Christian Vanasse.
Commentaires de Michel Handfield
La vérité est en dehors du cadre! On est dans une crise économique, politique et sociale, donc de sens! Des millions d'années d'évolution pour en arriver à tondre le gazon... et à aimer ça! C'est Serge Bouchard qui le dit.
L'Occident s'est développé sur l'exploitation des ressources. Tout est ressources, mais après? Si les désirs sont insatiables, poussés par le markéting, les ressources, elles, ont une fin. Ne pensons qu'aux espèces animales qui ont été éradiquées de la terre par la surexploitation! Il faut donc repenser notre rapport à l'économie, la politique et l'environnement. Être mieux avec moins! Small is Beautiful! (1) Mais ce sera difficile, car la surconsommation c'est confortable. Cela donne un sentiment d'opulence. Serge Bouchard a très bien démontré ce sentiment quand il a parlé d'automobile. La voiture, c'est fait pour être seul. C'est la dernière place où tu te sens avec toi même, mais c'est justement ce sentiment de bienêtre qui est poison, car on ne veut plus se passer de l'automobile même si ce n'est pas le moyen le plus rationnel de transport urbain! Pourtant, la question écologique obligerait d'agir. Mais, veut-on le faire? Sait-on le faire? La croissance éloigne l'échéance, mais elle n'en sera que plus dure lorsqu'elle arrivera. C'est ce qu'a soutenu en substance Gilles Gagné, sociologue et professeur.
Un film où tout pourrait être noté tellement c'est bon. Qu'il sorte en DVD et/ou sous forme papier, car dans les deux cas il me semble un essentiel de référence. On devrait le diffuser dans les écoles d'ailleurs; au premier chef dans les facultés d'administration!
Note
1. Schumacher, E F, 1978, Small is beautiful, Paris: Seuil, coll. Points.
Alphabétiser pour un développement durable : www.ongalphadev.org (Sénégal)
Committee for the Promotion and Advancement of Cooperatives : http://copac.coop
Desjardins, Mouvement Desjardins :
http://fr.wikipedia.org/wiki/Caisses_Desjardins
Émilie-Romagne : http://en.wikipedia.org/wiki/Emilia-Romagna
Forum International sur l'Économie Sociale et Solidaire : www.fiess2011.org
Occupons Montréal : www.facebook.com/occupymontreal
Occupy together : www.occupytogether.org
OCDE : www.oecd.org
OCDE LEED :
www.oecd.org/department/0,3355,fr_2649_34417_1_1_1_1_1,00.html
OIT : www.ilo.org/global/lang--fr/index.htm
Réseau africain d'économie sociale :
Réseau Intercontinental de Promotion de l’Économie Sociale et Solidaire : www.ripess.org
Revue Développement social : www.revueds.ca
Social Business International: http://socialbusinessint.com
Social Entreprise Coalition UK : http://www.socialenterprise.org.uk/
Vous trouverez certains de nos textes antérieurs que nous avons sélectionnés sur http://www.netrover.com/~stratji/Archives.html
Depuis 2009 nous faisons cette revue en Open Office (www.openoffice.org), auquel s'ajoute maintenant Libre Office (www.documentfoundation.org/), façon de promouvoir le logiciel libre. Le caractère fut grossi pour le texte, mais réduit pour les notes et certains hyperliens de manière à fonctionner autant sur ordinateur de table, portable, qu'en format «iPhone» et «iPod touch». Dans le but d'utiliser la graphie rectifiée, nous avons placé les options de correction de notre correcteur à « graphie rectifiée », façon de faire le test de la nouvelle orthographe officiellement recommandée sans toutefois être imposée. Voir www.orthographe-recommandee.info/. Cependant, comme nous passons nos textes à un correcteur ajusté en fonction de la nouvelle orthographe, il est presque certain que certaines citations et autres références soient modifiées en fonction de l’orthographe révisée sans même que nous nous en rendions compte, les automatismes étant parfois plus rapide que l’œil. Ce n'est cependant pas davantage un sacrilège que de relire les classiques du français en français moderne. On y comprendrait parfois peu si on les avait laissés dans la langue du XVe, XVI ou XVIIe siècle. Les langues évoluent et il faut suivre. L'important est davantage de ne pas trafiquer les idées, ou le sens des citations et autres références, que de modifier l'orthographe de notre point de vue.
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